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De l’injonction à aller bien à la solitude absolue, ou presque

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J’entre doucement dans ma 33ᵉ semaine de grossesse.

C’est étrange de l’écrire : 33 semaines, déjà. Et en même temps, chaque jour a son lot de défis ou de surprises, bonnes mais aussi moins bonnes. C’est une grossesse que je vis autrement que les précédentes, forcément : parce que c’est une grossesse de quarantenaire, parce qu’elle s’inscrit dans une famille recomposée, vivante, bruyante, pleine d’amour mais aussi de défis du quotidien. Et parce qu’à ce stade de ma vie, je ressens plus profondément qu’avant le poids de cette injonction à “aller bien”.

Mon dernier article parlait déjà de ces jugements qu’on reçoit quand on annonce une grossesse à 40 ans. Ces regards un peu étonnés, ces phrases parfois maladroites du type “Ah bon, encore un bébé ?” ou “Moi, à ton âge, je ne voudrais pas !”. Comme si le simple fait de désirer un enfant passé un certain âge sortait du cadre, ou plutôt des cases dans lesquelles on voudrait faire rentrer les femmes.

Mais là où l’annonce avait déjà ouvert la porte à certains diktats, la suite – ces mois de grossesse vécus dans la réalité d’un quotidien certes mouvementée – m’a plongée dans autre chose : l’injonction à prendre soin de soi, coûte que coûte. Même – et surtout quand la vie continue, avec des ados à accompagner, ses rendez-vous médicaux, une charge mentale au top, des nuits courtes et ses journées pleines. Parce qu’après tout, ce bébé, cette grossesse, tu l’as voulue, hein… 


Une grossesse différente, dans un corps différent

J’ai conscience que chaque grossesse est unique, mais celle-ci a vraiment un goût particulier.

Les années apportent de la sagesse, de la résilience, une certaine distance face aux choses, et porter la vie est pour moi une joie immense… mais je ressens aussi une fatigue un peu plus lourde, et un besoin de repos que la vie, parfois, ne permet pas. Et dans mon cas, une hypertension artérielle chronique vient compliquer un peu la donne. D’habitude, c’est une condition bien gérée : un traitement, un suivi annuel, rien de trop envahissant.

Mais enceinte, c’est une autre histoire. Les médicaments habituels étant interdits, on jongle alors avec d’autres molécules, moins efficaces, plus contraignantes. On apprend à surveiller sa tension comme d’autres surveillent la météo : en espérant qu’elle reste stable. Parce qu’une flambée hypertensive, à ce stade, peut tout faire basculer. Risques pour le bébé, risques pour moi… Une épée de Damoclès invisible mais bien réelle.

Et pendant ce temps-là, la vie continue.

Une ado en pleine tempête émotionnelle à accompagner. Un mari en reconversion professionnelle. Une famille à faire tourner. Des repas, des lessives, des courses, des rendez-vous, des factures, des devoirs à signer. Une maison vivante, quoi. Et moi, au milieu, avec ce ventre qui s’arrondit, cette fatigue qui s’installe, et cette phrase qu’on me répète sans cesse :

“Prends soin de toi, c’est important.”


L’injonction à aller bien

Ces mots, je les entends de tous, principalement de mes proches. Ils partent d’une bonne intention, j’en suis sûre. On me dit de me reposer, de ne pas oublier que j’attends un bébé, que je dois « prendre soin de moi »… Mais au fond, ces mots ne restent que des mots. Parce qu’ils s’accompagnent que si rarement d’une aide concrète. Pas de relais, ne serait-ce qu’une heure, ou un soir. On me répète que ma santé et celle de mon bébé passent avant tout, mais on s’attend à ce que je continue d’assurer comme d’habitude ET que je prenne soin de moi.

Alors que je fais déjà ce que je peux.

Je dors quand je peux, je respire, je médite, je parle à mon bébé, je me fais même masser une fois par mois – mon seul luxe du moment. Et pourtant, parfois, la culpabilité s’invite. Je me demande si je fais assez. Si mon stress n’imprime pas quelque chose dans le corps de ce petit être. Si mes angoisses ou mes insomnies ne vont pas le “marquer”.

C’est fou comme la maternité, dès la grossesse, nous apprend à travailler ce qui est nécessaire pour nous faire grandir.

Et plus je ressens cette pression invisible à “rester zen”, à “être positive” que toustes me répètent, plus je me rends compte d’une chose : l’injonction à aller bien isole. Parce que dès qu’on avoue qu’on fatigue, qu’on a peur, qu’on galère ou qu’on n’en peut plus, on se heurte à des silences. Parce que dans cette société où l’on glorifie la performance, même dans la maternité, dire que c’est difficile, même – et surtout – quand on a voulu, désiré et rêvé cette grossesse et cette famille, devient presque une transgression.


La solitude des mamans, même entourées

C’est sans doute ce qui me frappe le plus dans cette grossesse : la solitude. Pas la solitude au sens où personne n’est là – j’ai une famille, des enfants, un mari, des ami.e.s, une communauté en ligne…Et tout ce petit monde est formidable, vraiment – mais une solitude plus subtile, plus silencieuse. Celle qu’on ressent quand on se dit : “je suis entourée, mais sans l’être vraiment physiquement”

Et nos vies modernes, nos relations virtualisées, amplifient ce sentiment.

On se parle tous les jours via des stories, des messages, des “likes” ou des vocaux, mais paradoxalement, on ne se parle plus vraiment. On se soutient par emojis interposés, on envoie des “prends soin de toi” à la place des visites et coup de main d’antan, et on se persuade que c’est déjà beaucoup. Mais on reste chez nous, loin des autres.

Je ne jette la pierre à personne: moi la première, je me surprends à faire pareil depuis quelques mois/années. Parce que c’est plus simple. Parce que la vie va vite. Parce que j’ai l’impression d’avoir déjà donné. Parce que je n’ai pas toujours l’énergie ou le temps d’aller vers l’autre. Parce que j’estime avoir déjà fait ma part. Alors que clairement, je n’en fais de mon côté absolument pas assez pour mes proches non plus, dans le concret je veux dire.

Mais quand on vit une période vulnérable – une grossesse, un post-partum, un burn-out maternel, une fatigue extrême – cette “fausse proximité” souligne ce qui manque : une vraie présence humaine, un vrai geste, un vrai soutien.

Et à force d’entendre “pense à toi”, “repose-toi”, “ne force pas trop”, on finit par se sentir encore plus seule, comme si le simple fait de ne pas réussir à appliquer ces conseils était une preuve d’échec.


Quand on est dans le cas, on fait quoi? Déjà, on arrête avec les injonctions à la bienveillance passive

Alors voilà, on va le dire franchement :

Si tu n’as pas la possibilité d’aider une maman, c’est ok.

Tu n’as pas besoin de te forcer, ni de t’inventer une disponibilité ou une énergie que tu n’as pas. Mais dans ce cas-là, n’ajoute pas une injonction de plus. Ne dis pas “pense à te reposer” si tu sais pertinemment qu’elle n’a pas cinq minutes pour elle.

Ne dis pas “prends soin de toi” quand tu sais qu’elle n’a même pas le temps de se laver les cheveux.

Parce que ces phrases, dites mille fois par bienveillance, deviennent, à force, des rappels de ce qu’on ne peut pas toujours faire, ou donne à la maman l’impression qu’elle n’en fait pas assez.

Si tu veux ou peux aider, aide. Et si tu ne peux pas, tais-toi, écoute et aime, simplement.

C’est déjà énorme.

Une aide concrète, ça peut être :

  • Proposer d’aller chercher un enfant à l’école.
  • Apporter un plat cuisiné.
  • Envoyer un message pas pour “prendre des nouvelles”, mais pour dire “je passe, t’as besoin de pain, de lait ?”.
  • Proposer un café, un moment de pause, une oreille sans jugement.C’est tout simple, mais c’est ça, le vrai lien.
  • Proposer à la maman de venir voir le bébé et de le bercer pendant qu’elle prendra une douche bien méritée.

Et pour nous, les mamans : quelques pistes pour moins subir cette solitude

Je crois qu’il faut aussi qu’on apprenne à ouvrir un peu notre cercle.

On attend souvent un soutien de la part de nos “proches évidents” – un parent, un.e meilleur.e ami.e, un parrain – et quand il ne vient pas, on se sent déçue. Mais parfois, l’aide vient d’ailleurs. D’une voisine, d’une collègue, d’une ancienne amie qu’on n’a pas vue depuis longtemps, mais avec qui la vie crée une nouvelle connexion.

Bref, arrêtons de croire que le soutien doit venir d’un certain type de personne. Peut-être que la main tendue viendra d’une maman d’école, d’une personne croisée au yoga prénatal, d’une voisine bienveillante.

L’important, c’est d’oser dire oui quand cette main se tend.

Et ce “oui”, il demande souvent du courage. Parce que nous, les mamans, on a tendance à refuser :

“Non, t’inquiète, ça va aller.”

“Je gère.”

Mais non, parfois, on ne gère pas. Et c’est normal.

J’ai un exemple tout simple – deux en fait

Ma cousine m’a proposé pas plus tard qu’hier, de m’aider. J’étais tentée de décliner, par automatisme, pour ne pas déranger. Et puis j’ai dit oui.

Ce petit “oui” a tout changé.

Elle m’a aidée en m’apportant un repas à manger directement en famille, et un à congeler.

Une amie, qui nous a déjà donné pas mal de trucs pour bébé, m’a envoyé un message: « Tatiana, si tu as besoin d’un coup de main, n’hésite pas ». Je lui ai dit que je n’hésiterai pas à demander, et je compte sincèrement profiter de cette main tendue dès que besoin.

Parce qu’à travers ces gestes ou ces mots, il y avait une reconnaissance : “je vois ta fatigue, et je t’allège un peu.”

Et ça, ça vaut mille “prends soin de toi”.


Et si tu veux mon avis, au final (et comme on est sur mon blog, même si tu ne me le demandes pas, je te le donne quand même)

Je crois qu’il faut qu’on réapprenne la proximité et la solidarité simple et sincère, à commencer par donner soi-même de l’aide. Pas celle qu’on affiche sur les réseaux, pas celle qu’on formule en citations inspirantes, mais celle qui passe par le concret, le vrai, l’humain.

Les mamans et futures mamans n’ont pas besoin qu’on leur rappelle « d’aller bien”. Elles ont besoin qu’on les voie, qu’on les écoute, qu’on les reconnaisse dans toute leur force et leur vulnérabilité.

Et qu’on leur tende, de temps en temps, une main, un sourire, une heure de répit. Et à toutes celles qui, comme moi, se sentent parfois seules au milieu du tumulte : souvenez-vous que la force ne réside pas dans le fait d’aller bien, mais dans le fait de continuer à avancer, même un peu bancale, même fatiguée, mais vraie.

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